Les recos Bio de mars
Des « on a aimé » qui invitent au recul, à la critique, et à la remise en question des structures politiques et de domination !
Blanche – Agricultrices, semer, nourrir, résister de Clotilde Bato. Éditions Les Pérégrines

La collection “Genre” des Pérégrines signe un nouveau livre essentiel : Agricultrices, Semer, nourrir, résister. L’autrice, Clotilde Bato, prend pour point de départ un constat très simple : la sous-représentation des femmes dans le milieu agricole, les inégalités structurelles dont elles sont victimes, et la part énorme qu’elles occupent pourtant.
Clotilde Bato nous permet de plonger dans le quotidien d’agricultrices, dont les témoignages énervent, attristent, mais invitent à résister. S’il ne contient aucun élément nouveau et ne surprend pas (c’est-à-dire que l’on a toustes, au fond, la mesure précise de la domination patriarcale et son fonctionnement absolument totalisant et réplicable à tous les secteurs) il permet néanmoins de visibiliser les charges mentale, salariale, professionnelle assumées par celles qui nourrissent le monde et qui, de surcroît, doivent prouver leur légitimité.
Accès inégal aux formations, sous-représentation syndicale, charge mentale doublée, brouillage entre vie personnelle et vie professionnelle, mépris, oubli, syndrome de l’imposteure, inégalité salariale… Je vous invite sincèrement à ouvrir ce livre et à en partager les constats. Retrouvez également l’entretien de l’autrice sur France Culture pour poursuivre ou débuter cette réflexion… et gardez en tête qu’à l’issue de cette émission, Clotilde Bato a été victime d’une vague de harcèlement sexiste et misogyne – qui ne fait qu’aller dans son sens : « Quand une femme parle technique, on ne contredit pas l’argument. On conteste sa place » (Clotilde Bato)
Aurélie (notre super bénévole)- « Inceste et pédocriminalité : la loi du silence » et « Climat incestuel : grandir sous la menace »de Charlotte Bienaimé, Un podcast à soi

(Illustration Anna Wanda Gogusey)
Sans doute moins connus que les saisissants Triste Tigre de Neige Sinno et Ou peut-être une nuit de Charlotte Pudlowski, ces deux épisodes d’Un podcast à soi méritent eux aussi votre attention.
Charlotte Bienaimé y mêle des paroles de victimes, d’un agresseur et d’expert·es pour mieux comprendre les violences sexuelles faites aux enfants, leur silenciation et leur caractère systémique. Bien que le premier épisode date de 2020, ces deux numéros du podcast n’en sont pas moins de précieuses ressources, complémentaires, pour réfléchir à notre société et à la place qu’y occupent les enfants (ou plutôt à celle que les adultes leur laissent).
Tandis qu’« Inceste et pédocriminalité… » décortique ce qui permet d’agresser des enfants en toute impunité même si les actes commis sont pénalement condamnables, « Climat incestuel… »met en lumière les conséquences d’une ambiance, d’actes et de paroles non punis pas la loi, mais pourtant bien nocifs. Tous deux soulèvent le problème des dynamiques de domination qui traversent nos sociétés et nuisent aux enfants, aux adultes qu’ils deviennent, à cell·eux qui les entourent et, finalement, à la société toute entière. En invitant à comprendre l’inceste dans une logique de « continuum », Dorothée Dussy mentionne d’ailleurs l’intérêt des « approches écoféministes » pour saisir le lien entre les violences sexuelles, l’exploitation néfaste des ressources naturelles et le patriarcat1.
« En 2023, 11 % de Français ont déjà été victimes de situations incestueuses, soit 7,4 millions de personnes2. » Soit plus d’un·e Français·e sur dix ; nous pouvons donc tous et toutes côtoyer des victimes et des agresseur·ses. Ne vaudrait-il mieux pas être équipé·es pour faire face à ce fléau de santé publique à l’ampleur systémique ?
Pour des pistes d’action, n’hésitez pas à vous pencher sur la table ronde diffusée à l’issue des six épisodes d’Où peut-être une nuit, sur le podcast 20 000 lieues sous ma chair de Caroline Pothier, sur les sites d’associations spécialisées ou de la CIIVISE. Vous y trouverez des ressources à mobiliser si vous avez besoin d’aide.
Pour écouter ces épisodes : https://www.arteradio.com/son/inceste-et-pedocriminalite-la-loi-du-silence et https://www.arteradio.com/son/climat-incestuel-grandir-sous-la-menace
1 Bienaimé, C. (2020) Inceste et pédocriminalité : la loi du silence. Un podcast à soi [podcast]. 4 mars. 29:58. Disponible sur : https://www.arteradio.com/son/inceste-et-pedocriminalite-la-loi-du-silence [Consulté le 19 janvier 2026].
2 Face à l’inceste (2024) Sondage IPSOS 2023.Face à l’inceste. 9 janvier. Disponible sur : https://facealinceste.fr/blog/enquete/sondage-ipsos-2023 [Consulté le 19 janvier 2026].
Marion – « L’enfer d’Instagram en voyage » réalisé par Manon Bril

Dans sa vidéo documentaire L’enfer d’Instagram en voyage, Manon Bril propose une réflexion aussi accessible que solidement documentée sur nos manières de voyager à l’ère des réseaux sociaux. En partant d’un constat très concret à Bali — celui des « Insta tours » et des files de touristes venu·s chercher la photo parfaite — l’historienne élargit progressivement le regard. Le sur-tourisme n’est pas né avec Instagram : les réseaux sociaux ne font qu’exacerber et rendre plus visibles des dynamiques plus anciennes. Avec beaucoup de pédagogie, Manon Bril remonte alors le fil des causes : héritages coloniaux, logiques capitalistes, pollutions, inégalités sociales… Le documentaire a aussi le mérite d’éviter la posture facile qui consisterait à dénoncer « les autres touristes ». Au contraire, la vidéaste se remet constamment en question et reconnaît faire elle-même partie du problème. Une démarche honnête et stimulante, qui invite chacun et chacune à interroger ses propres pratiques de voyage.
A retrouver sur YouTube : https://www.youtube.com/watch?v=tiHnYvrcwWA
Julie – Malbouffe : comment les industriels nous empoisonnent

J’ai visionné sur Public Sénat un plateau consacré à un sujet qui m’est particulièrement cher : les produits ultra-transformés. L’émission Malbouffe : comment les industriels nous empoisonnent propose un débat éclairant et détaillé sur leur place grandissante (et malheureusement presque prépondérante) dans notre alimentation.
La chercheuse Mélissa Mialon, spécialiste de la nutrition à l’INSERM, la journaliste indépendante Aurore Gorius et Grégory Caret, directeur de l’Observatoire de la consommation de l’UFC-Que Choisir, apportent chacun·e leur regard sur cette question et partagent leurs analyses et leurs inquiétudes.
Ils et elles expliquent notamment la composition de ces aliments, pensée avant tout pour être la plus rentable possible pour les agro-industriels, au détriment de la santé. Ils et elles reviennent également sur les stratégies marketing particulièrement puissantes mises en place par les industriels pour les vendre. Ces interventions permettent de mieux comprendre pourquoi ces produits sont aujourd’hui si présents dans nos assiettes.
Les intervenants décrivent aussi l’impact dévastateur que ces produits peuvent avoir sur notre santé. Troubles cardiovasculaires, maladies chroniques, obésité, diabète, mais aussi dépression : la liste des risques associés est longue. Malgré ces constats, l’industrie agroalimentaire continue de les promouvoir massivement, guidée par des logiques de rentabilité.
Si vous souhaitez en savoir plus sur ces produits, apprendre à mieux les reconnaître afin d’en limiter la consommation, ce débat riche et instructif mérite vraiment d’être regardé. Il apporte également des pistes de réflexion sur les réponses politiques possibles face à cet enjeu majeur de santé publique.
Pour visionner le débat, c’est par ici : https://www.youtube.com/watch?v=_Md_LYXMAJ8
JB – Manger les riches de Nora Bouazzouni. Editions Nouriturfu

Si les questions d’alimentation vous intéressent, vous avez sans doute déjà croisé le travail de Nora Bouazzouni. Après Faiminisme et Steakisme, son dernier livre Manger les riches (2023) poursuit une recherche politique de ce que nous avons dans nos assiettes et de ce que cela dit de notre société.
Dans cet essai aussi mordant que solidement documenté, l’autrice rappelle que l’alimentation n’est jamais seulement une affaire de goût et de nutrition. C’est aussi (d’abord ?) une question de pouvoir. Derrière les rayons bien garnis des supermarchés qui laisseraient croire à une forme d’opulence alimentaire dans notre pays se cache un système profondément inégalitaire où quelques multinationales concentrent les richesses et les décisions, pendant que les paysan·nes et les consommateur·ices subissent les règles truquées du jeu.
Le livre explore les coulisses de cette machine alimentaire mondialisée, interroge le rôle de la grande distribution et revient sur les paradoxes de l’aide alimentaire dans un pays où l’abondance côtoie la précarité. L’autrice démonte aussi, non sans humour et précision, les discours culpabilisant les classes populaires sur leurs habitudes alimentaires. A la lecture une idée s’impose peu à peu. L’alimentation est un terrain de lutte sociale majeure. Ce que l’on produit, ce que l’on mange et la manière dont ces choix sont organisés racontent un rapport de force politique.
Un essai stimulant, drôle et souvent rageur, qui rappelle qu’une transformation du système alimentaire passe aussi par une remise en cause des privilèges et des logiques économiques qui le structurent. Un livre dont je ne saurais que trop vous conseiller la lecture si vous doutiez que la lutte des classes se jouait aussi… dans nos assiettes.