Marchons pour le climat, la paix et les solidarités …

Décryptage de cet appel à mobilisation

5 aout 2026

Dans Le Seigneur des Anneaux, les Ents, des arbres qui marchent et qui parlent, veillent sur la forêt de Fangorn. Le plus ancien d’entre eux, Sylvebarbe, dit du magicien Saroumane, qui rase les arbres autour de sa tour pour alimenter ses forges, qu’ « il a un esprit de métal et de rouages ». Si les arbres de Fontainebleau ou des Landes de Gironde pouvaient parler, ils diraient cela d’Emmanuel Macron.

Juin 2026 a été le mois de juin le plus chaud jamais mesuré en France. Météo-France a relevé une moyenne de 22,7 °C, soit 3,8 °C au-dessus de la normale. Le 25 juin, 72 départements étaient placés en vigilance rouge canicule, du jamais vu depuis la création du dispositif en 2004. Les 40 °C ont été dépassés sur plus de 40 % du territoire, et le thermomètre est monté à 44,1 °C à Saumur.

La même année, le Fonds vert, créé en 2023 pour aider les communes à s’adapter, est tombé à 837 millions d’euros, contre 2,5 milliards en 2024. MaPrimeRénov’, l’aide à la rénovation thermique des logements, a été suspendue au 1er janvier faute de budget voté. Et en juin, Bercy annonçait quatre milliards de coupes supplémentaires, les deux dispositifs à nouveau visés.

On peut appeler cela de l’impuissance. Les dossiers qui suivent racontent autre chose.

Prenons l’Agence bio. En janvier 2025, le Sénat adopte, sur proposition du sénateur Laurent Duplomb, un amendement visant à la supprimer. Toute la filière bio se lève, et l’agence obtient un sursis. En mai, le ministère de l’Agriculture lui retire quinze millions d’euros. Le fonds Avenir Bio, qui sert à structurer les filières paysannes, passe de 18 millions à 8,7. La campagne nationale « C’est bio la France » est vidée de son budget la semaine même des 40 ans du label. L’agence parle d’un recul de 64 % de ses moyens, le syndicat Synadis Bio évoque la coupe la plus drastique de tous les opérateurs de l’État. En janvier 2026, une procédure de licenciement est engagée contre la directrice, dont personne dans le secteur ne conteste le bilan. Le fonds Avenir Bio est reconduit à 8,8 millions, rien n’a été rétabli, et l’État maintient officiellement son objectif de 18 % de surface agricole en bio pour 2027. Nous en sommes à 10 %.

Les océans suivent la même pente, avec plus de mise en scène. En juin 2025, la France accueille à Nice la troisième conférence de l’ONU sur l’océan. Le gouvernement y annonce le passage des eaux métropolitaines sous protection forte de 0,1 % à 4 %, avec interdiction du chalutage de fond, cette technique qui racle les fonds marins. L’association Bloom compare alors les cartes : dans la majorité des zones nouvellement annoncées, le chalutage était déjà interdit par des réglementations antérieures. Le WWF, la LPO et la Fondation Tara Océan ajoutent que ces zones ne répondent pas aux critères européens de protection stricte et ne couvrent que le fond, en laissant de côté toute la colonne d’eau, c’est-à-dire l’espace où vit l’essentiel de la faune marine. Bloom annonce son intention d’attaquer l’État en justice. Le gouvernement répond qu’il produira ses propres cartes.

Même chose du côté paysan. Le 24 février 2024, au Salon de l’agriculture, chahuté par des exploitantes et des exploitants en colère, Emmanuel Macron se déclare favorable à des prix planchers qui garantiraient que nul ne puisse acheter une production agricole en dessous de son coût de revient. Six semaines plus tard, les députées et députés écologistes déposent une proposition de loi pour traduire cette promesse en droit. Le gouvernement s’y oppose, la ministre juge le dispositif inopérant, la majorité présidentielle vote contre. Le texte passe en première lecture grâce aux voix de gauche, puis s’enlise. Un an après, au même salon, interrogé sur sa promesse, le président renvoie à un rapport parlementaire. La Confédération paysanne, la Coordination rurale et le Modef, qui représentent ensemble les deuxième, troisième et quatrième forces syndicales du monde agricole, continuent de réclamer la même chose. Sans revenu qui couvre les coûts de production, il ne restera personne pour reprendre les fermes.

Reste la question démocratique, et elle est plus grave encore.

Le 10 juillet 2025, Éléonore Pattery, étudiante bordelaise de 23 ans en master qualité, sécurité, environnement, lance une pétition contre la loi Duplomb, qui rouvrait la porte à l’acétamipride, un insecticide néonicotinoïde interdit en France depuis 2018 et mortel pour les abeilles. En moins d’un mois, elle recueille plus de 2,1 millions de signatures authentifiées, record absolu de la plateforme de l’Assemblée nationale. L’exécutif propose un débat, sans s’engager sur rien. C’est le Conseil constitutionnel qui a censuré la mesure, le 7 août 2025, en se fondant sur la Charte de l’environnement. Selon l’avocat Arnaud Gossement, spécialiste du droit de l’environnement, c’était la première fois que la Charte servait de base à une telle censure. Le président de la République pouvait renvoyer le texte au Parlement pour une nouvelle délibération : il a choisi de le promulguer aussitôt.

Un an plus tard, la mesure est revenue, et cette fois elle est passée. Écartés au printemps 2026 à l’Assemblée, où ils avaient été jugés sans lien suffisant avec le texte, les amendements de Laurent Duplomb ont trouvé leur chemin au Sénat, dans le projet de loi d’urgence agricole voté le 2 juillet. Le 16 juillet, la commission mixte paritaire réintroduit l’acétamipride, cantonné à la filière noisette, et le flupyradifurone, autre néonicotinoïde dangereux pour les abeilles, pour la betterave, la pomme et la cerise. Le Premier ministre avait annoncé la veille du vote qu’il ne déposerait aucun amendement pour supprimer la dérogation. L’Assemblée a adopté le texte dans la nuit du 20 au 21 juillet par 296 voix contre 224, avec les voix de la droite et de l’extrême droite. Le Sénat l’a validé définitivement le lendemain soir.

Deux millions de signatures, une censure du Conseil constitutionnel, une ministre de la Transition écologique prête à démissionner. Il aura suffi de douze mois et d’une commission de huit personnes réunie sans public pour effacer tout cela.

Reprenons la liste. Une agence publique privée de ses moyens puis de sa directrice, pendant qu’on célèbre son objet. Des aires marines annoncées à l’ONU qui recouvrent des interdictions déjà en vigueur. Une promesse de revenu paysan combattue au Parlement par celles et ceux qui l’avaient formulée. Un résultat électoral contourné. Une pétition record traitée par le silence, puis contournée douze mois plus tard.

À chacun de ces arbitrages, les intérêts de l’ultra-libéralisme ont pesé plus lourd que ceux du vivant. Des choses qui poussent, on ne se soucie que dans la mesure où elles servent. Selon l’IPBES, la plateforme scientifique internationale sur la biodiversité, environ un million d’espèces sont aujourd’hui menacées d’extinction. Nous ne perdons pas un décor, nous entamons ce qui nous fait tenir debout.

Attendre que ce pouvoir se réveille n’a plus de sens : il est parfaitement réveillé, et il choisit. Reste à construire le rapport de force qui l’empêchera de continuer.

Puisque, contrairement aux Ents, les arbres ne peuvent pas marcher, marchons pour eux. Marchons pour les insectes, les oiseaux, les chevreuils. Marchons pour les vivantes et les vivants, humains comme non humains.

Le 26 septembre, partout en France, dans les métropoles comme dans les bourgs de mille habitants, marchons par dizaines de milliers pour le climat, la paix et les solidarités. Pour une vie digne et heureuse pour toutes et tous dans un monde vivable.

Rendez-vous sur le site 26septembre.org

Benjamin Ball

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