Regarder le thé autrement

Regarder le thé autrement, seconde partie

Retrouvez la première partie de ce superbe article rédigé par Aurélie, bénévole de Bio Consom’acteurs, juste ici !

Le thé (ou plutôt les thés), véritable réseau social

Le thé permet donc d’entrer en relation avec autrui, comme le met si bien en avant l’écrivaine-voyageuse. Elle souligne qu’il permet « la reconnexion à soi et aux autres, par l’intimité et les rencontres qu’il suscite », allant jusqu’à le qualifier de « canal d’empathie qui mène aux autres. » Le thé comme vecteur de lien social et de partage : sa consommation peut être une véritable consom’action qui enrichit bien plus nos vies qu’on ne pourrait le penser. Azema mentionne notamment son amitié avec Azine, qui a vu le jour autour d’une tasse de thé et a sans doute changé son existence en la liant encore plus à l’Iran.

L’autrice, intimement attachée à ce pays1, illustre l’aspect social du thé à travers l’exemple la culture du thé iranienne. Malgré son potentiel pouvoir subversif, il ne faut pas invariablement associer le thé à la contestation politique : les Iraniennes et Iraniens fréquentant les multiples cafés de Téhéran aiment y vivre des moments ensemble, échanger, et s’inscrivent dans une culture et une liberté qui ne doivent pas être réduites à des desseins frondeurs – même si c’est souvent, selon Azema, l’image qui est donnée de ces lieux dans d’autres pays.

Les liens entre thé, voyage et altérité tissés tout au long de l’ouvrage imprègnent donc l’histoire de ce breuvage, les rencontres qu’il favorise et les différentes approches qu’on peut en avoir. Selon Azema, le thé a su « se métamorphoser au contact de l’altérité. » Si c’est à Lu Yu, maître de thé chinois du VIIIe siècle, que l’on doit la popularité du thé qui perdure de nos jours, cette boisson a revêtu diverses formes selon les époques et les lieux. Il convient donc de ne pas essentialiser le thé, mais d’en discerner les déclinaisons, ce qui permet de faire des choix de consommation plus éclairés.

Lucie Azema ne signe pas un manuel de consommation, mais elle mentionne l’utilisation de colorants par « l’industrie du sachet », qui profite ainsi de l’idée (erronée) qu’un thé à la couleur plus intense sera plus sapide. Un procédé pas si récent, puisque Robert Fortune le rapportait déjà au XIXe siècle2. La couleur du thé, à travers le point de vue des consommateurs et consommatrices, agit d’ailleurs comme un révélateur de « différences culturelles ». Dépasser la dichotomie occidentale thé vert/thé noir, c’est s’ouvrir à d’autres possibles – non seulement en matière de thés, mais aussi de perception du monde. L’autrice évoque par exemple les frontières toutes relatives entre le vert et le bleu.

De la Chine à la Perse en passant par le Japon, l’Inde et la Russie, Lucie Azema nous entraîne à la découverte des rapports qu’entretiennent diverses cultures avec le thé, des saveurs développées ici et là, de différentes manières de le consommer… Elle introduit son chapitre dédié à ces « Territoires du goût » par une formule d’une finesse et d’une puissance à laquelle une paraphrase ne ferait pas justice :

« [L]’usage du thé traduit une conception de l’hospitalité propre à chaque peuple, une manière de recevoir et de prendre soin ; ainsi qu’un certain rapport à la nature et à la spiritualité. »

L’usage du thé, en somme, nous invite à prendre toute la mesure de cette boisson, que nous pouvons avoir tendance à banaliser sans en connaître histoire et en ignorant ses périples passés et présents, sa dimension philosophique. Cette « histoire sensible » nous aide à consommer le thé de manière plus consciente tout en plongeant dans l’écriture si enveloppante de Lucie Azema, qui transmet brillamment son amour des voyages, des langues, d’autrui, sa curiosité et ses connaissances, avec délicatesse et simplicité ; le tout accompagné de photographies prises par l’autrice. Un délice, même si le thé n’est pas votre boisson favorite – ce livre pourrait vous inciter à vous renseigner sur d’autres produits. Attention : cet ouvrage contient bien d’autres choses à découvrir et risque de faire naître une soif inextinguible des écrits de Lucie Azema !

→ L’usage du thé existe au format broché aux éditions Flammarion (2022) et au format poche dans leur collection « Champs » (2024).

1Elle a consacré son dernier ouvrage à l’Iran : Azema, L. (2026) Une saison à Téhéran. Les Corps conducteurs

2Fortune, R. (2018) À la recherche des meilleurs thés de Chine. Espaces & Signes. Cité par Azema, L., L’usage du thé – Une histoire sensible du bout du monde, op. cit., p. 20.


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