« Sobremesa » : refaire le monde, à table 

La sobremesa, ou l’art de continuer à partager une fois le repas terminé

La grande majorité d’entre nous a sans doute déjà fait cette expérience : le repas est terminé, le dessert a disparu, nous restons assis·es autour de la table à discuter, à rire et à échanger. Comment s’appelle ce moment ? « Le café » ? Tout le monde n’en boit pas. « Le temps de la digestion » ? Cela ne fait guère rêver.

La France est réputée pour sa gastronomie et l’importance qu’elle accorde aux repas, à tel point qu’un classement de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) paru en 2018 a placé le pays en tête de ceux où l’on passe le plus de temps à manger et à boire chaque jour1. La langue française ne couvre pourtant pas toutes les réalités liées à la table et n’a pas d’équivalent du terme sobremesa, qui, en espagnol, désigne le temps passé entre convives à la fin d’un repas. Ce temps est-il d’ailleurs comptabilisé dans le classement susmentionné ? L’histoire ne le dit pas…

La sobremesa : quand le repas se prolonge en discussions passionnées

Composée des termes sobre (soit « au-dessus de » ou « sur ») et mesa (« table »)2, la sobremesa n’est pas qu’un moment agréable entre des personnes qui s’apprécient. Elle peut, comme tant d’autres choses, revêtir une dimension qui touche au politique. Dans une société marquée par la vitesse, où le temps est une denrée précieuse, avec tant de sollicitations extérieures qu’il s’avère parfois difficile de savoir où donner de la tête – notamment quand ces sollicitations vibrent dans notre poche –, la sobremesa nous invite à « arrêter de faire pour simplement être », comme le formule Rebeca Soria3.

Elle fait remarquer que cette pratique se traduit par un déplacement du centre d’attention4. La place primordiale qu’occupe la nourriture lors des repas dépasse volontiers les aspects nutritifs et gustatifs : ce que l’on mange peut servir de support de conversation, apaiser la possible gêne occasionnée par les silences, devenir source de compliments, faire découvrir une culture, raviver des souvenirs… Et quand cette nourriture n’est plus sur la table ? Notre attention peut en effet se déplacer, il n’y a plus de plat sur lequel se concentrer. Comme si les aliments nous rassemblaient et nous laissaient ensuite créer, renforcer, entretenir des liens – accompagné·es d’un café, d’une infusion, d’un verre d’alcool ou… de rien du tout5 !

L’exercice n’est bien sûr pas sans risque. Le spectre de la politique, par exemple, plane sur nombre de tablées. Un sujet potentiellement conflictuel qui donne aussi l’occasion d’échanger des idées et des visions différentes – ce qui peut être périlleux mais bénéfique, notamment à l’approche d’élections… Ne dit-on pas que l’on « refait le monde », expression qui a son équivalent en espagnol6 ?

Une pratique qui perdure à travers les âges

Si elle peut être pensée au prisme de la contemporanéité, la sobremesa n’est pas une invention récente7. Sandra Lozano estime que les Grecs de l’époque classique « étaient les rois de la sobremesa », tandis que Felipe Pigna cite les Noces de Cana comme première sobremesa,et l’Empire romain comme exemple paroxystique. La pratique de la sobremesa a en tout cas survécu au temps : selon Audaz Revista, la sobremesa sous sa forme actuelle trouve ses origines dans le temps de repos forcé des personnes qui ne pouvaient retourner travailler dans les champs directement après leur déjeuner à cause de la chaleur, un temps de repos préservé malgré l’industrialisation de l’Espagne8.

La rédaction d’Audaz Revista ne nie pas que les convives restent à table après avoir mangé dans d’autres cultures, comme en France ou en Italie, mais insiste sur les particularités espagnoles : la durée (la sobremesa peut prendre plusieurs heures) et l’importance de la conversation, qui prime sur ce qui est encore consommé après le repas (par exemple un café, un digestif ou du fromage, comme en France)9. Il faut préciser que « l’art de la sobremesa », pour reprendre le titre d’un article argentin10, ne se limite pas à l’Espagne et se retrouve, avec des variantes, en Amérique latine11. Sans oublier que cette pratique s’est adaptée aux modes de vie modernes, qui laissent davantage de temps pour la sobremesa durant le week-end ou les vacances, par exemple12.

Sobremesa : un mot autour duquel refaire le monde ensemble, peut-être ?

Mais pourquoi s’arrêter sur ce terme au-delà de la pratique, d’autant plus dans un pays dont le « repas gastronomique », à la forte dimension sociale, est classé par l’UNESCO13 ? Bien que Joe Moran, dans sa critique de Don’t Believe a Word de David Shariatmadari, écrive que la langue façonne généralement plus notre façon de penser au niveau de la « structure linguistique » que du « vocabulaire », il formule aussi : « [L]es mots, comme le révèle Shariatmadari, ne sont pas un condiment que l’on saupoudre sur la réalité ; ils constituent la marinade qui change le goût de tout. »14 Une métaphore particulièrement savoureuse lorsqu’il est question de sobremesa…

Prenons tout d’abord le temps d’apprécier la beauté de la sobremesa : un mot consacré à un moment convivial. Certes, avoir ce mot dans notre langue ne changerait peut-être pas notre disposition à rester plus longtemps à table. Mais nous pouvons nous l’approprier telle une invitation renouvelée à voir les repas comme des moments où l’on ne partage pas seulement de la nourriture, mais aussi du temps, des idées, des souvenirs, renforçant nos liens – notamment familiaux grâce aux discussions et aux histoires qui peuvent alors être échangées entre générations, parmi d’autres bénéfices qu’explore l’article d’Audaz Revista15. Des moments sanctuarisés, comme protégés par ce terme qui les fait passer d’événements qui arrivent presque incidemment à des sortes de rendez-vous spontanés16 auxquels nous consacrons notre pleine attention.

Felipe Pigna résume à merveille les deux composantes d’un repas partagé : le plaisir de manger et celui d’échanger avec d’autres convives17. Imaginez un peu les liens que nous pourrions tisser et consolider, à l’échelle individuelle et de notre société, si nous mettions sur la table des produits de qualité, locaux, bio, équitables, avec, autour de cette table, des personnes ouvertes ayant envie de dialoguer au cours d’une sobremesa passionnée. Peut-être pourrions-nous en effet refaire (un peu) le monde.

Sources :

1franceinfo (2018) Les Français champions du monde du temps passé à table, avec plus de deux heures par jour. franceinfo [en ligne], 13 mars. Disponible sur : https://www.franceinfo.fr/economie/les-francais-passent-plus-de-deux-heures-a-table-par-jour-un-record-dans-l-ocde_2654932.html [Consulté le 25 octobre 2026].
2CampusELE (s. d.) Palabras que no tienen traducción. Campus ELE. Disponible sur :https://campusele.com/palabras-que-no-tienen-traduccion/ [Consulté le 25 octobre 2026].
WordReference (2026) sobre. In : Dictionnaire WordReference Espagnol-Français [en ligne]. Disponible sur : https://www.wordreference.com/esfr/sobre [Consulté le 25 octobre 2026].
WordReference (2026) mesa. In : Dictionnaire WordReference Espagnol-Français [en ligne]. Disponible sur : https://www.wordreference.com/esfr/mesa [Consulté le 25 octobre 2026].
3Soria, R. (2026) El arte de la sobremesa: el lujo de “quedarse un rato más”. Inmendoza.com [en ligne], 11 mars. Disponible sur : https://inmendoza.com/el-arte-de-la-sobremesa-el-lujo-de-quedarse-un-rato-mas/ [Consulté le 25 octobre 2026].
Toutes les traductions sont personnelles.
4Ibid.
5Hernández, S. L. (2022) Comer con españoles: la SOBREMESA | Cultura española. 4:01. Disponible sur : https://youtu.be/ZiSXw4876nc?si=aFWqX5YjUaTy-jkZ [Consulté le 25 octobre 2026].
6Hernández, S. L., op. cit.,6:01.
7Les informations sourcées sur l’origine précise de la pratique actuelle de la sobremesa semblent toutefois se faire rares en ligne.
8Alcaraz del Blanco, C. (2022) « Los griegos fueron los reyes de la sobremesa ». Entrevista con Sandra Lozano (Bullipedia). Hule y Mantel [en ligne], 18 novembre. Disponible sur : https://www.huleymantel.com/tradicion/griegos-fueron-reyes-sobremesa-entrevista-con-sandra-lozano-bullipedia_100931_102.html [Consulté le 25 octobre 2026].
Pigna, F. (s. d.) La sobremesa. El Historiador. Disponible sur : https://elhistoriador.com.ar/la-sobremesa/ [Consulté le 25 octobre 2026].
Audaz Revista editorial team (2026) The Art of Sobremesa: Why Spaniards Never Rush Dinner. Audaz Revista [en ligne], 21 janvier. Disponible sur : https://audazrevista.com/sobremesa-spanish-dinner-culture/ [Consulté le 25 octobre 2026].
9Audaz Revista editorial team, op. cit.
10Soria, R., op. cit.
11Audaz Revista editorial team, op. cit.
12Egeo (2026) La sobremesa mediterránea: el arte de alargar la mesa. Egeo. 14 septembre. Disponible sur : https://egeorestaurante.co/blog/sobremesa-mediterranea/ [Consulté le 25 octobre 2026].
MDZ Estilo (2026) Verano y sobremesa: por qué este ritual es clave para el bienestar y la convivencia. MDZ Online [en ligne], 2 mars. Disponible sur : https://www.mdzol.com/estilo/2026/3/2/verano-y-sobremesa-que-este-ritual-es-clave-el-bienestar-y-la-convivencia-1936775.html [Consulté le 25 octobre 2026].
13Organisation des Nations unies pour l’Éducation, la Science et la Culture (2026) Le repas gastronomique des Français. Paris : UNESCO. Disponible sur : https://ich.unesco.org/fr/RL/le-repas-gastronomique-des-francais-00437?RL=00437 [Consulté le 25 octobre 2026].
14Moran, J. (2019) Don’t Believe a Word by David Shariatmadari review – the truth about langage. The Guardian [en ligne], 10 août. Disponible sur : https://www.theguardian.com/books/2019/aug/10/dont-believe-a-word-by-david-shariatmadari-review-the-truth-about-language [Consulté le 25 septembre 2026].
15Audaz Revista editorial team, op. cit.
16MDZ Estilo, op. cit.
17Pigna, F., op. cit.

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