L’usage du thé de Lucie Azema : lecture au prisme de la consom’action, 1ère partie
Être une une consom’actrice, un consom’acteur, passe notamment par la mise en perspective de ce que nous buvons et mangeons : comment adopter un mode de consommation en toute conscience si nous ignorons ce qui se cache derrière ce que nous ingérons ? C’est dans cette optique de conscientisation de notre alimentation que peut être lu le bel essai de Lucie Azema, L’usage du thé, au non moins beau sous-titre Une histoire sensible du bout du monde. L’autrice, grande voyageuse qui a vécu en Iran, en Inde et en Turquie, nous emmène sur les traces d’un breuvage que beaucoup consomment – de temps en temps si ce n’est quotidiennement. Son livre pourrait bien vous faire voir votre tasse de thé d’un autre œil…
Une expérience sensorielle en lien avec les cycles de la vie
Boire un thé est un acte multisensoriel : l’eau se teinte d’une couleur parfois inattendue, la vapeur monte jusqu’à notre nez, nous humons l’odeur qui se dégage de la tasse autour de laquelle se réchauffent nos mains, notre bouche est envahie par le goût du thé choisi… Lucie Azema nous fait même prendre conscience que le thé a une texture et que sa préparation fait appel à l’ouïe !
Mais profiter de la stimulation de tous ces sens implique de lui allouer de l’attention et du temps, ce que « la culture du sachet » ne nous incite pas à faire. D’autres traditions, notamment en Chine et au Japon, accordent bien plus d’importance à cette boisson. Y est associée toute une philosophie qui nous invite à nous replacer dans une certaine temporalité en nous concentrant sur le moment qui s’offre à nous… et qui peut charrier divers souvenirs – l’autrice cite à ce sujet un passage de la madeleine de Proust1.
En outre, le thé est issu d’un arbuste qui dépend des saisons et se soumet à leur cycle. Alors qu’il nous semble naturel de trouver du thé à tout moment dans nos placards, Lucie Azema nous informe que « le théier hiberne » et que la période de récolte a une influence sur la saveur qui se déploie ensuite dans la tasse. Sans compter que la dégustation diffère en fonction du moment et du lieu où elle se tient – attention, l’autrice pourrait bien vous donner envie d’aller boire votre thé à l’extérieur, entouré·e de végétation.

Le thé, sa préparation et son histoire nous mettent face à notre inévitable lien avec le reste de la nature. Avec l’eau par exemple, ressource si précieuse mise en avant il y a plusieurs siècles déjà par le maître de thé Sen no Rikyû ; et avec les forêts, la région de Darjeeling figurant parmi celles qui ont été « défrich[ées] » pour faire place aux théiers.
Et si prendre un thé devenait une occasion de nous (re)connecter au reste du vivant ? De poser des mots sur nos sensations et d’accueillir les souvenirs ? Lucie Azema expose le lien entre le thé, nos cinq sens, notre vocabulaire afférent et nos souvenirs, qui font écho à notre propre histoire. Et elle nous fait prendre conscience que l’histoire du thé lui-même se cache dans chacune de nos tasses. Ce passé se loge par exemple dans le goût du thé pu-erh, dont Lucie Azema dit avec sa si belle plume qu’il constitue « une boisson qui a le goût de ce qui a fait son histoire : l’élan vagabond. »
Comprendre l’histoire du thé pour en apprécier la valeur
La première gorgée de thé aurait été consommée il y a des milliers d’années en Chine. Une boisson qui a, depuis, parcouru un long chemin semé d’embûches, de souffrance, de colonisation, d’inégalités et d’exploitation. Autant de facettes sombres qui, comme l’écrit l’autrice, « ne peuvent être éludé[e]s ». En avoir conscience permet d’éprouver gratitude et reconnaissance quand nous versons de l’eau chaude sur nos feuilles de thé, quand nous nous asseyons devant l’ordinateur en profitant de la chaleur de notre tasse… C’est pouvoir être un·e consom’acteur·ice.
Lucie Azema retrace l’odyssée du thé en mêlant les aspects de cette histoire qui font rêver certaines personnes et ses aspects bien moins séduisants, qualifiant la trajectoire de ce produit de « parcours ambigu ». Il n’est pas ici question de revenir sur toute cette histoire (ce serait trop long, et vous priver de sa découverte dans ce livre serait un sacrilège), mais voici un petit florilège d’informations marquantes et/ou surprenantes tirées de L’usage du thé.
La culture du thé n’était pas une évidence en Inde et au Sri Lanka. Elle y a été amenée dans le cadre de la colonisation, qui a fait perdurer et même amplifié une violente logique d’exploitation qui gangrenait déjà les « “routes du thé” ». Lucie Azema mentionne notamment « le système de coolie trade », qu’elle rapproche de l’esclavagisme et qui, bien qu’ayant officiellement disparu, trouverait encore des échos dans le traitement des personnes qui travaillent dans les plantations du XXIe siècle2. Et s’il y a beaucoup à dire sur la brutale histoire du thé, il y en aurait sans doute tout autant à découvrir sur celle du sucre parfois ajouté à nos breuvages, auquel l’autrice fait référence en s’appuyant notamment sur les écrits de Patricia A. Matthew, Sidney Mintz et James Walvin3.
« Une fois sédentarisé, le thé constitue à la fois le reflet et le produit des sociétés », écrit Lucie Azema avant de se pencher davantage sur l’articulation entré thé, classe et genre, particulièrement en Asie et en Europe, au-delà des injustices perpétrées sur les plantations. L’écrivaine-voyageuse explique par exemple la différence entre l’afternoon tea et le five o’clock tea et s’intéresse au passage du thé de produit masculin et viril à boisson féminine et domestique dans certaines régions du monde (avec les stéréotypes et la misogynie qui vont avec).

Mais ce produit a également contribué à tracer un chemin vers plus d’indépendance. Au XVIIIe siècle, la Boston Tea Party, liée au commerce du thé, a été une étape essentielle dans le déclenchement de la guerre d’indépendance états-unienne ; et « les mouvements abolitionnistes opposés au sucre » ont commencé à utiliser des théières envoyant un message qui soutenait leur lutte, explique l’autrice en s’aidant d’un article de Patricia A. Matthew4.
S’appuyant en partie sur le Grand Traité du thé de Mireille Gayet5, Azema donne un autre exemple du pouvoir subversif de cette boisson : les hommes laissant les femmes prendre le thé entre elles pour ne pas être associés à cette activité jugée si féminine, ces dernières en ont profité pour échanger des idées et structurer leurs combats, à l’image des suffragettes états-uniennes et de la Martiniquaise Paulette Nardal.
A suivre dans la prochaine newsletter !
1Proust, M. (2019) Du côté de chez Swann. Coll. « GF ». Flammarion. Cité par Azema, L. (2024) L’usage du thé – Une histoire sensible du bout du monde. Coll. « Champs ». Paris : Éditions Flammarion, p. 207.
2Lucie Azema donne les sources des deux articles suivants :
Chaudhry, S. et Guilbert, K. (2018) Expose of labor abuse brews trouble for “slave-free” Indian tea. Reuters, 31 mai. Disponible sur : https://www.reuters.com/article/us-india-forcedlabour-tea-idUSKCN1IW00H. Cité par Azema, L., L’usage du thé – Une histoire sensible du bout du monde, op. cit., p. 84.
Chamberlain, G. (2013) How poverty wages for tea pickers fuel India’s trade in child slavery. The Guardian [en ligne], 20 juillet. Disponible sur : https://www.theguardian.com/world/2013/jul/20/poverty-tea-pickers-india-child-slavery. Cité par Azema, L., L’usage du thé – Une histoire sensible du bout du monde, op. cit., p. 84.
3Matthew, P. A. (2018) Serving Tea for a Cause. Lapham’s Quarterly. 28 février. Disponible sur : https://www.laphamsquarterly.org/roundtable/serving-tea-cause. Cité par Azema, L. (2024) L’usage du thé – Une histoire sensible du bout du monde, op. cit., p. 88.
Mintz, S. (1986) Sweetness and Power. The Place of Sugar in Modern History. Penguin Books, cité par Grataloup, C. (2020) Le Monde dans nos tasses. L’étonnante histoire du petit déjeuner. Coll. « EKHO ». Dunod. Cité par Azema, L., L’usage du thé – Une histoire sensible du bout du monde, op. cit., p. 160.
Walvin, J. (2022) Histoire du sucre, histoire du monde. Trad. Philippe Pignarre. Coll. « La Découverte Poche ». La Découverte. Cité par Azema, L., L’usage du thé – Une histoire sensible du bout du monde, op. cit., p. 86.
4Matthew, P. A., Serving Tea for a Cause, op. cit.
5Gayet, M. (2021) Grand Traité du thé. Le Sureau. Cité par Azema, L., L’usage du thé – Une histoire sensible du bout du monde, op. cit., p. 169.